Chronique d’un vide très partagé…
Humour satirique: Petite phénoménologie de l’insignifiance connectée. Le néant en story…
Par Alain Mouginet
17/05/26
Je ne sais pas vous, mais moi, à l’instar du regretté Pierre Desproges, je voue une haine féroce envers deux espèces d’humanoïdes qui me hérissent le poil : les footeux et les capilliculteurs bio-cosméticiens*. S’il était encore de ce monde, ce grand philosophe aurait sans nul doute intégré à cette triste liste une engeance qui sévit désormais sur internet : les influenceuses**, degré zéro de l’intelligence.
Penser fatigue, consommer détend
Il fut un temps où, pour influencer son semblable, il fallait au minimum un talent, une idée, une expertise, une plume, ou à défaut une conversation intéressante. Puis les réseaux se sont invités dans nos vies et avec eux, cette espèce ô combien détestable. Créature capable de transformer un verre d’eau tiède en « expérience hydratante prémium », code promotionnel inclus. L’influenceuse moderne ne vend pas d’idée, elle vend l’absence d’idée, emballée dans une esthétique soigneusement éclairée. On ne pense pas, on « vibe » et surtout on « partage » ce qui dispense avantageusement de comprendre quoi que ce soit. Le génie de ce système c’est d’avoir transformé l’insignifiance en compétence monétisable.
De la contemplation d’un café tiède
En fait, l’influenceuse moderne ne fait pas grand-chose, mais elle l’accomplit avec une intensité admirable. Se filmer en train de boire un simple café devient une expérience quasi philosophique. Ce qui frappe chez cette mauvaise graine, ce n’est pas tant l’inutilité que la créativité déployée pour la rendre rentable. Et que dire de son expertise universelle ? En une semaine, elle peut être spécialiste en nutrition, en crypto, en développement personnel ou en maquillage waterproof pour émotions intenses. Son secret ? Aucun ! Mais elle le partage quand même, en trois « stories » et un lien affilié.
Le contenu proposé est d’une cohérence remarquable : rien ne doit dépasser. Ni une idée complexe, ni une contradiction, surtout pas une pensée qui nécessiterait plus de trois secondes d’attention. Tout est conçu pour être immédiatement absorbé, puis immédiatement oublié. Une sorte de fast-food cognitif, sans calories intellectuelles.
Et pourtant, ça marche. Mieux : ça prospère. Les vidéos « Ma morning routine » – comprendre se lever, respirer, survivre – durent plus longtemps que certaines œuvres littéraires, avec un suspense haletant autour d’un bol d’avoine.
J’attends d’ailleurs avec impatience la prochaine innovation « respiration du soir » en partenariat avec l’oxygène. Finalement, on observe religieusement quelqu’un se préparer… à ne rien faire de particulier.
Le follower, héroïque spectateur du néant
Mais accuser uniquement les influenceuses serait injuste. Elles ne font, après tout, que répondre à une demande. Le véritable mystère réside dans la foule immense qui regarde, « like », commente, et surtout… revient. Le « follower » moderne est un explorateur de l’insignifiant. Il navigue de contenu vide en contenu creux avec une persévérance qui force le respect.
Là où ses ancêtres cherchaient du sens, lui cherche une distraction qui ne le mettra jamais en danger d’avoir une idée. D’ailleurs, pourquoi se fatiguer à lire un livre quand on peut regarder quelqu’un expliquer pendant dix minutes comment il organise ses chaussettes par humeur ?
Conclusion provisoirement définitive
Ce théâtre de la vacuité n’est pas gratuit : il est extraordinairement rentable. Le vide attire, le vide rassure, le vide se partage. Plus c’est creux, plus c’est universel. Une idée profonde divise. Un « smoothie » bien éclairé rassemble. La bêtise n’a jamais été aussi bien produite, aussi bien diffusée, aussi bien consommée. Elle n’est plus une faiblesse, elle est devenue un modèle économique. Et dans ce grand cirque du rien, chacun a son rôle : certains performent le vide, d’autres l’applaudissent.
Le spectacle continue, parfaitement inutile… et donc absolument indispensable.
*J’affirme ici solennellement exclure de cette triste catégorie mon sympathique ami Bernard qui, entre l’écriture de ses nombreux livres et chroniques, exerçait tout simplement son talent de… coiffeur, à Lacanau.
**Le genre féminin est ici utilisé sans malice ; le mâle influenceur est du même acabit !
Alain Mouginet
Retrouvez les anciennes chroniques d’Alain Mouginet, ici
excellent et pein de bon sens !
Encore une fois bravo pour ce beau mélange de pertinence et de réalisme
Tellement ça !
Vous avez quand même eu la patience de les observer ! Ce qui me sidère c’est leur ressemblance, et surtout de ne pas chercher à progresser, à savoir en quoi un jour de + vous a construit. Il y a aussi la perversité de sembler être »cops » (pas flic, mais copain) avec tout le monde. : « Et que dire de son expertise universelle ? En une semaine, elle peut être spécialiste en nutrition, en crypto, en développement personnel ou en maquillage waterproof pour émotions intenses. Son secret ? Aucun ! Mais elle le partage quand même, en trois « stories » et un lien affilié.
Le génie spontané (…) « sans calories intellectuelles » :D
On ne me le demande pas, mais je ne pense pas qu’elle ont pris le temps de voir qu’elles répondent à une demande, mais dès le jour où une fille a fait rire une bonne partie de la France en singeant un appel en plein trauma, plantée d’horreur : »t’es une fille t’as pas shampooing », d’autres autres se sont ruées sur leur rondelle de neurone : »pourquoi pas moi » !!
Chez le coiffeur, je ne reconnais toujours pas les Carda-chiants
Je me dis parfois dans la vraie ‘p.. ain » elles sont de la même génération et ont fait X années d’études ». La curiosité et l’intelligence existent encore dans chaque génération.
Un(e) follower, c'est accro à quoi ?
« Spectacle inutile et absolument indispensable »… et aussi de tous les temps. Bravo pour cette pensée qui dépasse largement l’époque, faisant écho à la merveilleuse métaphore de Rabelais sur les moutons de Panurge.
AVIS ARTICLE MOUGINET INFLUENCEUSES
Entiérement d’accord avec Alain Mouginet et sa description de la spécialité d’ influenceuse qui sévit sur internet. nous n’avons plus Desforges mais l humoriste Karine Dubernet est excellente dans son rôle d’influenceuse.
merci monsieur Mouginet votre description m’a comblé de joie. Le bon mot au bon endroit..
Quand le vide se trouve comblé par de la purée de charabia
Il ne fallait pas être un grand clerc pour deviner que le nouvel espace Internet et ses réseaux sociaux seraient envahis par des déversements de refoulements le plus souvent anonymes exprimés aussi bien par des acteurs sans grands talents oeuvrant sans le joux des critiques que de spectateurs béats un peu comme dans la fable de la Fontaine « le corbeau et le renard »
Dès lors, pas étonnant que le niveau intellectuel nous a plongé inexorablement vers le bas, ce qui a permis à des petits fûtés d’en tirer parti.
Au royaume des aveugles, les borgnes ne sont-ils pas roi ?
Si les voitures roulaient à la bêtise humaine il n'y aurait pas de problème d'approvisionnement
Je partage complètement cette analyse. N’importe qui est spécialiste de n’importe quoi pour capter des con….sommateurs). Et ça, marche. On sait très bien que la bêtise humaine est sans limite. Et en plus j’ai moi-aussi la phobie des footeux.
GENERATION DECEREBREE
Vous avez parfaitement résumé… une démonstration du vide actuel des cerveaux, tant pour les auteur(e)s que pour des spectateurs ou spectatrices sans cerveaux
Surtout ne plus réfléchir , ne plus avoir d’esprit critique,
surtout ne plus lire, attendre que l’autre décide pour vous
et se laisser … influencer…
WE avec nos petits enfants
C’est incroyable, vous venez de définir le débat que nous avons eu ce WE avec nos petites filles 16 ans et 13 ans. Très gros débat dur ce sujet. Malheureusement je ne sais pas si nous passons pour de vieux C… mais difficile de leur offrir les yeux et surtout la réflexion, mais nous essayons.
Merci a vous de si bien exprimer, peut être ce sue nous avons du mal à faire passer.
L’ère du vent
Ça fait du bien un avis qui analyse et dénonce avec humour. La colère est parfois bienvenue et stimulente
mon avis
très bonne analyse
culture du vide
Très pertinent et partagé .
enfin une analyse pleine de bon sens
Mise en face de la réalité que nous avons collectivement laissée dériver soit par indifférence soit par négligence.
